Affaire Nouvel Obs le point de vue de Morice
Suite à cette mauvaise blague dont les auteurs ont d’ores et déjà été mis en examen (il s’agit bien entendu de Sophie Delassein et du directeur du Nouvel Obs), Morice, nous livre un article brillant.
Pierre Perret : un tag honteux sur un
monument
PARTIE I
La « critique » (si on peut appeler ça une critique, elle ne parle en rien du contenu plutôt riche du livre !) d’ A Cappella de Pierre Perret, faite par Sophie Delassein dans le Nouvel Obs, est tout simplement ordurière et cherche à remettre en cause l’inspiration du poète. Avec deux bouts de phrases dont une de Garcia Lorca, et un vague projet qu’avait Brassens, et que tout le monde connaissait, elle vous fait un plagiaire. Ce texte est la honte du journalisme, tout simplement.
Rencontrer Léautaud, à la réputation d’homme reclus et invivable ; était-ce si difficile ? La secrétaire (et maîtresse) de Léautaud, Marie Dormoy, avait pourtant expliqué en détail en 1966 à la télévision française, comment le faire facilement, et Delassein s’est engouffré dans un procès qui n’a pas lieu d’être, à moins de chercher à faire la une des journaux à tout prix, celui de l’invérifiable surtout.
Delassein a choisi de réveiller les sombres heures des techniques maccarthystes, celle des accusations gratuites, on ne donc va pas se priver de lui répondre, et pas sur le même registre, en l’honneur bafoué d’un homme qui n’a pas mérité pareille vilenie.
A noter que Marie Dormoy terminait sa déposition télévisée sur la publication « à partir de 2006″ des écrits intégraux de Léautaud comme étant « un nid à procès » ! En fait, Dormoy avait déjà résolu de tailler gaillardement dans les publications sulfureuses de Léautaud » : En ce qui concerne le Journal, Marie Dormoy a publié ce qu’elle a bien voulu – c’est à dire ce qui ne la génait pas – mettant de côté la valeur d’au moins 600 feuillets. Fort heureusement ceux-ci existent toujours – Marie n’ayant pas suivi le triste exemple de Madame Jules Renard – et sont plus ou moins pieusement conservés à la Bibliothéque Doucet, » dit un intervenant sur un site dédié (Patrice Rostain).
En résumé, la maîtresse de Léautaud avait pris depuis longtemps l’habitude de révéler ce que bon lui souhaitait. Et de dire qui avait ou non rencontré Léautaud. Qu’elle n’ait elle jamais vu personnellement Perret ne résoud rien : elle n’était pas tout le temps chez Léautaud loin s’en faut ! C’est elle qui, pourtant, lors d’une émission de Paul Dumayet du 17 août 1966, décrit un étrange « trou » de six mois dans le journal de Léautaud. »Dévoré par sa gueunon« , dit-elle en souriant : disons que ce soir là, on s’était déjà rendu compte que de Léautaud, on ne saurait jamais tout. Marie Dormoy s’en est très bien occupé. De ce qu’il disait d’elle, surtout, et d’Anne Cayssac.
A-t-on fait en revanche un procès à Léautaud qui affirmait lui avoir rencontré Maupassant ? Non. Pourtant Le 29 mars 1931, l’écrivain écrivait dans son Journal à propos de sa « possible rencontre » avec Maupassant qui habitait rue Clauzel, où une plaque commémorative venait d’être posée »…les mots exacts étant ceux-ci : « J’ai certainement dû le rencontrer étant enfant. J’avais alors six ans, sept, huit et neuf. […] On disait déjà, sur place, qu’il n’est pas très sûr que ce soit au 19 qu’ait habité Maupassant, que ce pourrait bien être au 17. «
La journaliste incendiaire du Nouvel Obs va-t-elle aussi oser faire aussi un procès à Renaud pour avoir écrit qu’il avait rencontré un jour Brassens et Marie Dormoy .. ? Car l’un des visiteurs fortuits de « l’extravagante » Marie Dormoy sera plus tard un dénommé Séchan. Dont Dormoy n’a jamais parlé. Oui, le chanteur Renaud, qui ainsi croise Dormoy et… Brassens, pour une raison simple : Renaud habitait dans le même bâtiment que Marie Dormoy, à deux étages près.
« Le petit Séchan allait au cinquième étage chez lui, Brassens, au septième, rendait visite à Marie Dormoy, secrétaire et maîtresse de Paul Léautaud »…
Un Brassens que connaissait donc bien Marie Dormoy.
« Lorsque je regarde [ce disque] aujourd’hui, trônant au-dessus de mon bureau près de trente ans plus tard, je crois parfois sentir encore la douce odeur du tabac qu’il fumait dans sa pipe en bois ce jour-là. » Ecrit Renaud. Car de cette rencontre aussi, seul Renaud se souvient… il n’y a aucune autre preuve de cette rencontre… A-t-on accusé Renaud de plagier Brassens ? Que non.
Sophie Delassein va -t-elle le faire dans sa critique du prochain Renaud ? Elle en serait bien capable. A-t-on osé clamé que Renaud n’avait pas rencontré Brassens car Brassens n’ a jamais écrit un seul mot sur cette rencontre ? Et Brassens d’être un faussaire et un plagieur en ayant chanté autant Ruteboeuf, François Villon ou Paul Fort ? Encore moins. Et Ferrat d’être le pilleur d’Aragon ? Jamais entendu, plutôt le chantre.
Perret, arrivé à Paris en 1954 croise aussi furtivement en audition Boris Vian : comme Vian n’a rien écrit là-dessus, peut-on dire que la rencontre n’a pas eu lieu ? Et que Perret mentirait là encore ?
Delassein, la tortueuse, joue sur du velours, de toute façon, car l’héritage de Léautaud, à savoir surtout le manuscrit de son journal a été l’enjeu de furieuses batailles et de captations non encore élucidées, comme le rappelle un blog qui n’est pas idiot.
Dormoy a beaucoup joué avec ce qu’elle avait pu emporter du legs de Léautaud, mais elle n’était pas la seule : une universitaire, Edith Silve, va faire de même pendant des années, au sein de la fondation de la SPA auquel Léautaud a légué tous ses écrits.
Elle s’est efforcée de bloquer régulièrement l’accès aux archives, en qualité d’ayant droit, ce qu’elle n’était aucunement !
En résumé, nul ne sait aujourd’hui ce que Léautaud a pu écrire des gens qu’il rencontrait. Et on imagine mal un vieillard faire un chapitre complet sur un jeune homme venu le saluer à peine âgé de 19 ans, alors militaire. A moins que notre Delassein imagine une relation coupable et fugace entre un jeune militaire et un vieillard grabataire : elle a commencé sa « critique » comme ça, on n’a plus qu’à conclure sa démarche, si on suit son « raisonnement ». Ignoble, bien entendu, mais bel et bien suggéré par Sophie Delassein.
Edith Silve, elle, avait été invitée par un Pivot plutôt « effrayé » en 1986… et avait fait une prestation fort remarquée… sur le compte-rendu de la vie de Léautaud et du portrait qu’il avait fait de Marie Dormoy.
Dans une presse à scandale, elle aurait eu sa place de responsable, pour sûr. Ce soir là, en fait, Pivot nous avait fait un roman photo à la Nous Deux, mais version « hard ».
Car notre journaliste aurait pu noter que Léautaud, qui n’aimait pas vraiment les gens, sortait pourtant de chez lui en 1953 encore, même si c’était déjà avec difficultés : un homme, grand amoureux de Paris, Bernard Vassor, avait minutieusement noté les endroits où il pouvait être aperçu : « Quelques domiciles de Léautaud, ou lieux fréquentés : 37 rue Molière où il est né. Le bureau de tabac du 62 rue de Richelieu Librairie d’Adrienne Monier rue de l’Odéon Librairie Anachréon, rue de SEINE Le Mercure rue de Condé Description minutieuse du marchand de couleurs du 1 rue des Martyrs, à l’angle de la rue Notre-Dame-de-Lorette. Le petit pavillon dans la cour du 21 rue des Martyrs : « je suis entré dans la cour. Resté là un bon moment à regarder le petit pavillon où mon père habitait. Le premier étage composé d’une unique pièce, sa chambre à coucher. Au rez-de-chaussée la salle à manger (…) dans la cour, la fenêtre à vasque est toujours là, face à la porte d’entrée (…). Même adresse boutique de mercerie, tenue par la mère de deux petites filles (camarades de jeux de Léautaud) Madame Nadaud. Le charbonnier de la rue Clauzel. 17 rue Rousselet en 1905, 15 rue de l’Odéon 1903 29 rue de Condé ».
Les endroits ne manquaient donc pas, même si Léautaud, il est vrai, en 1954, ne bouge quasiment plus de chez lui. Lire son journal littéraire, écrira Pierre Lalanne, « c’est le suivre pas à pas dans les rues de Paris chez les libraires, les marchands, au théâtre, le voir s’acharner à écrire malgré tous ceux qui meurent autour de lui en songeant à sa propre fin ». Son journal relate tout, il l’a rédigé de 1893 à sa mort en 1956. Mais à 19 ans, Perret n’était pas près de mourir, certainement.
Delassein, l’encenceuse de Françoise Sagan, après avoir couru après trois années de suite pour pondre un « Aimez vous Sagan » dithyrambique, (a-t-on les preuves, au fait, de ses entretiens ?), et qui a osé écrire que Perret agissait en « enrageant d’être une pâle copie de Brassens »… ce qui décrit l’approche subjective de la journaliste.
L’histoire de Léautaud, et le coup de l’homosexualité latente, a été surajouté à une tentative bien plus insidieuse de saper les textes de Perret.
Que Dalassein n’aime pas la poésie de Perret est une chose, qu’elle attaque aussi bassement l’individu en est une autre.
Perret n’a jamais revendiqué la place de Brassens et ne la revendiquera jamais. Les deux ne jouent pas sur le même registre : les deux seules choses qui puissent les rapprocher est l’interdiction de diffusion en radio, avec une nuance de taille : chez Brassens elle a été officielle, chez Perret officieuse. Les mœurs avaient évolué entre deux. « Le Gorille » ne passait pas, avant 1955, le « zizi » a fait un malheur, malgré le refus de certaines radios de le diffuser au départ.
Une Delassein admiratrice de Sagan (comment peut-on être admirateur d’un tel vide, ça reste un grand mystère) qui argumente pitoyablement son brûlot avec comme argument principal contre Perret le pillage des auteurs du XVIIIeme, en citant un bouqiniste… bien entendu totalement inconnu : « Il est friand des auteurs méconnus du XVIIIe. Il me demande toujours à combien d’exemplaires les recueils ont été tirés. Au bout d’un moment, j’ai compris pourquoi : il les pillait et avait peur que ça se sache ».
C’est pitoyable, comme argument, et ça provient d’une source non précisée, car en ce cas Lagarde et Michard étaient à jeter en prison et non pas à être distribués dans les écoles. Avec une différence de taille en ce qui les concerne : là où Perret fait œuvre d’archéologue, en, exhumant tel que un mot ou une expression savoureuse, et en la répercutant telle quelle, Lagarde et Michard faisaient leur baron Haussman, en écrivant « voici le temps des assassins » de Rimbaud, à la place de « voici le temps des hachichins ». Ça, c’est la version que préfèrent également les lecteurs du Figaro. Car le problème est là, et ce n’est pas un hasard si l’immonde cabale a été reprise aujourd’hui par le journal qui vante chaque jour les mérites d’un Maurice Druon ou d’un Jean d’Ormesson, quand ce n’est pas l’exhumation de Paul Guth, cet écrivain qui n’a jamais rien eu à dire (même avec du retard c’était encore pour se tromper), et avait inventé l’ampoulage comme style littéraire. Plus tartignole est impossible à trouver. Sauf Sagan, remarquez, peut-être, mais pour ça on a Delassein, il est vrai.
La basse attaque de Delassein, qui se gargarise de Barbara ou de Sagan, c’est bien une affaire de culture : oui, Perret, comme Renaud sont des révolutionnaires, oui, on continue à vouloir leur peau, et Delassein y participe avec envie. Le second n’a pas chanté Hexagone pour rien, et je détiens toujours chez moi un exemplaire d’un inédit que Renaud chantait, mais ne pouvait enregistrer, qui s’intitulait « Si Michel Sardou n’était pas là« ….
Perret a fait en littérature ce que le film « La guerre des boutons » a fait pour le cinéma : il l’a revigoré et a redonné vie à la part de la jeunesse qui lui manquait.
Car la langue est bien l’endroit où se joue le pouvoir : dans les années 70, on a découvert dans les écoles les « niveaux de langue », à savoir la façon de parler selon l’inrterlocuteur en face, car ainsi des gamins qui ne parlaient pas « bien » chez eux pouvait « traduire » leur pensée en langage châtié. J’étais ravi de cette découverte : je suis issu d’une famille pauvre, qui ne parlait que le patois des flandres chez elle. Plus ch’ti, tu meurs. Le niveau de langue, on me l’a jeté à la tête. Quand je suis arrivé au collège de mon village, on m’a fait comprendre que j’avais intérêt à m’équiper (vite fait et tout seul) du module de traduction. Je me suis fabriqué un appareil dans la tête, voisin du traducteur d’akwakwak de Mars Attack, et ai donc appris sur le tas comment parler correctement devant des gens qui ne juraient que par Pivot, que je ne peux donc que détester, lui qui commençait à poindre son nez dans les téléviseurs. Perret avait fait la même chose à 10 ans d’intervalle : chez lui on parlait que l’argot.
Avec Pivot, la France de d’Ormesson avait trouvé son icone : il allait un jour inviter le chanteur Charlélie Couture, qui en était à son cinquième disque, en parlant d’un « premier album prometteur« . Chez Pivot, la culture a toujours été un vernis. Perret ,qui est tout sauf un homme de conflits, lui rendra pourtant hommage un jour en chantant sa façon de faire parler les gens « car c’est un art que de faire jacter un auteur timide ». Ce qu’est un Pierre Perret, outré par les attaques ignominieuses d’une journaliste en mal de plume.
Chez moi, on parlait ch’ti, tendance bien écrasé, et à l’école, on devait parler comme Roger Peyrefitte (le ministre, pas l’écrivain). J’ai donc appris à jongler de l’un à l’autre : ma future place dans la société en dépendrait. Pour le certif, fallait causer français. J’ai fini premier prix de canton, on m’a refilé un bouquin sur de le Maréchal Leclerc et un diplôme. Le traducteur akwakwak marchait bien, mais je n’ai jamais réussi à traduire « canton » dans l’autre sens.
« Diplôme du coin ? » L’homme qui a épousé la responsable de Nous Deux est venu pendant des années nous parler défense de la langue française. En l’enterrant chaque jour un peu plus : Pivot est tourné vers le passé, pas les gens comme Frédéric Dard ou Pierre Perret, ou Renaud qui continuent à faire vivre le français.
Un français qui a toujours évolué, comme le montre la sortie d’un Robert cette année acceptant bien davantage de mots nouveaux.
Si l’on veut vaincre la concurrence de l’anglo-saxon, il n’y a pas d’autres solutions : je me vois mal revenir de l’école en 1960 et dire à mes parents « c’est quoi le fooding du jour« … L’anglo-saxon est à toutes les sauces des publicitaires, et personne pour empêcher l’invasion. Sauf ceux qui déterrent chez des auteurs anciens des mots ou des expressions qui pourraient très bien subvenir aux besoins d’expression nouvelle. En ce sens, Pivot rejoint Perret… sur cent mots, disons.
Perret, à faire re-vivre le français, à puiser dans ses immenses réserves, est en ce sens, est un monument, et Delassein une simple taggeuse, qui croit, en signant un forfait sur ce Pierre là, laisser une trace pour l’éternité.
Dans vingt ans, il y a aura encore plus de maternelles qui s’appelleront Pierre Perret, et pas une qui s’appellera Delassein. J’en ai vu, des concerts de Perret, et j’ai toujours assisté à des scènes extraordinaires durant ceux-ci : des familles complètes, jusqu’aux plus petits de cinq ans, en train de chanter des textes par cœur. Qui chantent la liberté, l’égalité et la fraternité : Perret est bien le meilleur représentant de son pays. Il a la gouaille et le sourire en plus, ce qui en fait une très belle image extérieure, le contraire exact du français réputé râleur et rochon.
Des familles qui chantent par cœur Lily, qui reste le plus beau texte jamais écrit contre le racisme, ce mal qui ravage régulièrement la France et dont ne veut pas entendre parler Pierre Perret, Le monumental Perret. Celui qui déteste Le Pen et consorts, et qui le chante.
Demain, je vous propose autre chose : j’ai retrouvé dans ma bibliothèque l’introduction du « Petit Perret illustré », qui date de 1982 (aux éditions Claude Lattès).
Je vais vous le soumettre tel quel : il contient tout ce qu’il faut pour répondre à cette gâcheuse, qui a une sauterelle dans la vitrine et de la galantine dans la terrine. En voilà une au moins qui ne saura jamais réécrire les Fables de la Fontaine en argot.
Delassein avait commencé son article par le ô combien condescendant « le rigolo Pierre Perret« .
Pour elle, La Fontaine devait se situer dans le même registre, sans doute. Il est vrai aussi qu’elle a d’autres hommes de cour à encenser… On ne sait si ça « mérite d’être lu »…
Que cela ne vous empêche pas de lire le bouquin de Pierre Perret : vous y découvrirez des anecdotes savoureuses, comme celle de son audition devant Eddie Barclay, qui n’a pas toujours compris grand chose à la musique. A la fin de sa prestation, Barclay lui dit, « oui, mais bon, ça ne va pas. Ce serait mieux si vous ne faisiez pas du Pierre Perret ».
Il n’y a pas : en France, il y en a qui ont beaucoup aidé les chanteurs et la chanson française. Si un gars comme Ferré a fini par vendre quelque chose, franchement, il ne le doit qu’à lui-même.
Pierre Perret : un tag honteux sur un
monument
PARTIE II
Parole à l’accusé, aujourd’hui : l’ami Pierrot, fort meurtri par la bassesse des arguments déployés par la journaliste irresponsable qui avait critiqué son dernier ouvrage, se retrouve fort embarrassé aujourd’hui : à trop vouloir se défendre, il va passer pour celui qui a quelque chose à se reprocher, à ne rien faire il passera pour un pleutre qui admet ce qu’on a osé dire à son égard.
Moi même outré par l’incroyable violence de la charge contre celui qui, pour moi, est un des plus grands défenseurs actuels de la langue française, j’ai résolu de lui offrir la parole. Très simplement, sans même lui demander son avis, tant l’homme n’a aucune envie d’aviver la polémique. En fait, le meilleur moyen d’expliquer ce qu’est Perret, c’est de le lire.
En préface de son savoureux ouvrage « Le Petit Perret par l’exemple », paru pour la première fois voici …. trente ans ou presque. Il y décrit ce qui le différencie des autres, et son amour pour la langue française qu’il parcourt en véritable archéologue.
Oui, en 1982, Pierre Perret déterrait déjà des vocables inusités, dont beaucoup dataient du début du siècle, période « apaches », et certains du XVIIIeme. Ou citait même Rabelais, qui avait avoué lui-même avoir tout emprunté à ses prédécesseurs dont Erasme ! Exactement ce qu’on ose lui reprocher aujourd’hui ! Perret se réclamait déjà de Frédéric Dard ou d’Alphonse Boudard ou d’Auguste le Breton, à qui jamais on a osé faire un procès en accusation de plagiat, alors qu’un Dard, par exemple, s’amusait dans ses ouvrages à mettre des pans entiers d’extraits connus, repeints façon San-Antonio. Un Frédéric Dard qui avait tenu à faire la préface des « Pensées de Pierre Perret ». A propos de Dard, le bon résumé à son propos est ici : « Ce qui ont lu quelques aventures de San Antonio, voire une bonne partie des péripéties de ce flic de charme, n’y sont jamais restés indifférents. Peut-être avons-nous ici la preuve ultime, et la seule dotée d’une quelconque valeur, que l’œuvre San Antonionesque fait bel et bien partie d’un patrimoine littéraire. Patrimoine certes décalé, certes grand-public, certes forniquant à des kilomètres de la liste jalouse des prétendants de l’Académie Française, mais patrimoine littéraire quand même ». On sait pourquoi ces deux-là s’appréciaient mutuellement.
La musique et la couleur des mots m’ont toujours fasciné. L’assemblage de ces mots, l’harmonieuse charnière qui relie les uns aux autres pour devenir proverbe, dicton, roman, poésie, conte, chanson m’a de tout temps paru magique. « L’expression », « l’imagerie » populaires furent tout au long de mon enfance, dans le bistrot de mes parents, le sel qui me fit tant défaut… hélas ! dans mes livres de classe. Au lieu de : « Il ne faut pas exagérer, mon fils, il y a longtemps que tu aurais dû rentrer de l’école », maman disait : « Faudrait pas attiger, fiston, il y a belle lurette que tu aurais dû rappliquer à la maison », et papa d’ajouter finement : « T’as qu’à remettre ça, si tu veux essayer mon 44 fillette ! » Cette rhétorique, bien entendu, ne figurait pas dans les poésies de Florian que nous apprenait l’instituteur. La grossièreté, la trivialité, la vulgarité, la poésie fleurissent pourtant abondamment dans les conversations quotidiennes qu’on entend dans les cafés.
N’est-il pas plus charmant, au lieu d’« accomplir l’acte charnel », de « s’envoyer en l’air », d’ emmener le petit au cirque », de « tirer sa crampette » ou, comme l’écrivait si joliment le grand Rabelais, de : « jouer aux dames rabattues » ou de « mettre le pape dans Rome » !Au lieu d’’ éjaculer dans les draps », d’ envoyer son enfant chez la blanchisseuse ou de « moucher la chandelle » ! Au lieu d’attraper une maladie vénérienne, d’’ avoir reçu un coup de pied de Vénus »… I D’une femme ayant ses « règles » de dire « elle a ses coquelicots », « elle a repeint ses grilles au minium » ou son « chat a le nez cassé »
Ces mots colorés qui fusaient de la bouche des clients, cette imagerie folklorique, je devais les retrouver en « prenant du carat » dans la rue et dans l’univers « loubardien » de Gennevilliers où je vécus vers les années soixante. Mais n’anticipons pas pour autant. Le beloteur qui quittait soudain la table pour aller satisfaire un besoin pressant disait à ses potes : « Bougez pas, les gars, je vais faire pleurer la fauvette », ou encore « je vais faire sangloter mignonne »… ! Au comptoir on buvait des pastis ou un mandarin citron pour « se dégraisser le toboggan » ! Le type trop gros s’appelait « Boule de suif », le trop maigre « Fil de fer », et on s’ingéniait gentiment à préciser au troisième que, s’il était trop petit, c’est qu’il avait été « interrompu par un coup de sonnette » A midi, les clients attendaient impatiemment la daube ou la blanquette qu’avait mitonnée maman, pour « se caler les badigoinces » et « s’en mettre plein le fusil » ou « la boîte à ragoût ». Le « morpion » que je suis à cette époque ouvre grand ses « étiquettes » pour ne pas paumer une syllabe de ces barbarismes précieux.
Nous utilisons dans notre beau pays un nombre incalculable de mots parlés qui n’ont jamais été écrits, tout au moins dans nos dictionnaires compassés. Qui s’en sert ? Les truands ? Quel est-il, ce langage ? argotique ? populaire ? Nous y voici. Où se « planque » cette satanée frontière ? Une tapineuse (pour respecter l’argot soidisant réservé au milieu interlope) dira à son maquereau à qui elle vient de remettre la comptée. « Sois sympa, mon minou, file-moi vingt sacs pour acheter des collants. » Bien, mais c’est de la même manière, avec les mêmes mots, que ma frangine (qui ne fait à ma connaissance pas le même métier !) fera la requête similaire à mon beauf ! Alors ? Eh oui, alors ! Eh bien, tous les individus, tous les « vivants » possèdent un langage à eux, les cuisiniers, les plombiers, les musiciens, les marins, les imprimeurs, les cinéastes, les clochards, les militaires, etc. Est-ce vraiment de l’argot ? L’argot du temps des « coquillards » était langue secrète, uniquement décryptée par les initiés. Il est peu de mots inventés de nos jours qui n’aient été utilisés dans des polars ou des :bandes dessinées, donc, débusqués, mis au jour, au grand jour, dans certaines chansons, dans les films d’Audiard ou les bouquins de F. Dard, de Boudard, de Le Breton. Ces mots gardent un sens argotique, certes, pour le joueur professionnel qui ignorera totalement que « faire la grappe à cinq grains », dans le langage des boxeurs, consiste à tenir les cinq doigts enfermés dans le gant, tandis que le boxeur ne sait pas obligatoirement que « jouer par petits beurre » consiste à miser ses billets de mille pliés en huit et reliés parfois par un élastique ; ce qui ne les empêchera pas de l’apprendre un jour, car tous ces vocables, je le répète, sont régulièrement répertoriés et publiés par de patients et éminents amoureux du langage, donc argot n’est pas forcément synonyme d’occultisme. Toutefois, certain milieu est plus caractéristique dans le maniement de ces « idiomes ». Je désignerai ici principalement une société « marginale » par rapport aux institutions, à l’autorité, à l’ordre établi ; le langage devient alors plus ordurier, trivial, péjoratif, moqueur, à l’endroit dé ceux qui « filent droit », travaillent honnêtement, paient leurs impôts et vont à la messe. Les mots ont changé parfois, bien sûr. On ne dira plus pour avouer sa pauvreté « J’ai plus d’auber dans les fouillouses », mais « J’ai plus un talbin dans les profondes », ce qui revient strictement à dire la même chose.
L’homme riche, le nanti, le puissant est de tout temps et par définition, pour l’univers opposé, le pigeon, la dupe, le cave, le « client » de la drogue, des travelots, des filles, etc. C’est le gogo, la truffe, le noeud, le duconeau, le miché (né au XVIII siècle de Michel, synonyme d’imbécile). Un « Michel » est un riche donc « plumable » ; il devient un « miché », car il a des sous, de l’argent, du « michon ». Le miché existe encore, c’est le rigolo, le duchno que, le conoso, le pigeon, qui sera toujours bon à plumer. De nos jours, c’est aussi un Raoul, un Gustave, un Mimile…
Quoi de plus défoulant que de se venger par le sarcasme et l’ironie du flic, du patron, du probloc, du type à la Rolls ou du promoteur immobilier qu’on se réjouit d’arnaquer, de baiser, et qui finira par « l’avoir dans l’oeuf » ! Car elle est là, la première défense des déshérités. La première notion compensatrice et vengeresse est d’abord verbale. Mince consolation, sans doute ! mais la naïve méchanceté des mots, des surnoms ou des formules péjoratives engendre souvent de formidables trouvailles suivies d’aussi formidables éclats de rire ou d’envies de meurtre ! Ce qui apparaît comme certain, c’est que la xénophobie de nos chers dictionnaires classiques par rapport aux mots nouveaux qui fleurissent dans nos bouches n’empêche pas ces derniers d’avoir la vie dure et d’entrer parfois, cinquante ans plus tard, en grandes pompes, par la porte de l’Académie. Grâces lui soient rendues.
Ainsi donc, honorable société bien pensante, gendarmes de la rhétorique, archanges du langage châtié, héros de situations douillettes, laissez ce bouquin tranquille, il n’a que faire dans vos rayons déjà encombrés d’innombrables « chevaliers de la culture » qui nous « filent mal au chou » !
Tout au contraire I Étudiants tout neufs, crapauteux, piliers de bistrot, lecteurs de BD., déserteurs de la morale, curés défroqués, amateurs d’émotions fortes, d’endroits louches, de descriptions terrifiantes, de femmes percluses de malheurs, d’hommes damnés ou d’impitoyables policiers évoluant dans des décors hallucinants, achetez ce bouquin, chouravez-le si vous le pouvez, mais dorénavant, qui peut vous empêcher de découvrir enfin « le » chef d’oeuvre dont on peut certifier déjà qu’il n’obtiendra jamais le Goncourt. Pierre Perret, 1982.
Voilà, maintenant vous savez en filigrane tout ce que déteste Sophie Delassein, la « bien pensante », qui écrit également, outre Barbara, sur Grand Corps Malade, ou Olivia Ruiz (« Une petite photo avec Olivia et Valérie, histoire de montrer qu’on connaît du monde. Et on s’en va ») et ce qu’elle représente de superfétatoire en ce bas monde.
Et combien, par la même occasion, Pierre Perret est à ranger parmi les révolutionnaires…
Source : AGORA VOX – Le média citoyen – (partie 1 – partie 2)
Sur le site de l’Ina, vous pourrez visionner une description du récit de la rencontre de Pierre Perret avec Paul Léautaud
Le pot aux roses
Le Nouvel Observateur a été mis en examen pour l’article « Perret et le pot aux roses » de sophie Delassein.
Pierre Perret attaque Le nouvel obs pour diffamation
LE JDD : dimanche 01 Février 2009 : Pourquoi tant de haine?
Par Pierre PERRET : (Accusé dans un article du Nouvel Observateur de la semaine dernière d’avoir menti sur ses relations avec Paul Léautaud et Georges Brassens, Pierre Perret sort pour la première fois de son silence et annonce qu’il porte plainte pour diffamation.)
Vous avouerez tout de même une chose, ma chère petite journaliste, qui m’avez préparé ce poulet à propos de mon livre, A Cappella*, vous avouerez, j’espère, qu’il est plutôt extraordinaire qu’un « faussaire » de ma trempe – je vous cite – ait réussi à remplir des salles, – tout seul comme un grand – en n’étant, je vous re-cite, qu’une « pâle copie de Brassens », un menteur de surcroît et un « gros imposteur ». Cela n’est guère gentil pour les millions de « crétins » qui, depuis tout ce temps, sont venus m’écouter dans une salle, ont acheté un livre, un disque ou leur ticket d’entrée dans un théâtre pour venir entendre le « rigolo Pierre Perret » sans s’apercevoir de cette immonde supercherie.
Je suis impatient d’apprendre comme vous allez démontrer – et prouver – que « je n’ai jamais rencontré Léautaud », que je n’ai jamais cessé de « piller Brassens » avec les « chansons de corps de garde » que j’ai enregistrées. La seule chanson que Georges ait adaptée (pour les paroles) est, à ma connaissance, Le Petit-Fils d’Œdipe, que j’ai enregistrée après que son neveu Serge Cazzani m’eut obligeamment autorisé.
Vous citez un ancien chroniqueur du journal L’Aurore à qui j’aurais déclaré, vers les années 1970, que je préparais un livre très documenté sur Léautaud. Lequel, d’après mes dires, m’aurait, trois années durant, hébergé et donné en héritage une partie de sa correspondance avec « les grands du monde de la littérature ». Lorsque l’on connaît Léautaud, tel que je l’ai connu, peut-on imaginer une telle aberration? Hormis ses chats, ce dernier n’a jamais « hébergé » qui que ce soit, même pas ses maîtresses – même pas Marie Dormoy! Je l’ai vu, en revanche, brûler sans vergogne dans son jardin une partie de cette correspondance et même des brouillons de son journal par une belle après-midi ensoleillée d’où cette pauvre Marie Dormoy était absente.
Oui je suis friand de littérature, oui j’ai lu des livres tout au long de ma vie et je continue, oui je veux bien rencontrer votre ami « le bouquiniste » et qu’il me dise en face et nommément quels sont les noms des « auteurs que j’ai pillés en ayant peur que ça se sache ».
Oui j’ai écrit effectivement à Georges, dans les années 1960, pour lui demander, après avoir envisagé d’acquérir un petit terrain à bâtir, de me prêter quelques sous, car, lui écrivais-je, « si tu peux m’avancer du pèze, il m’en restera moins à trouver sur ces foutus cinq cents mille balles » (qui étaient le prix de ce lopin). Non, cela n’était pas une « somme colossale » que je réclamais, mais seulement quelques sous. Moi, je sortais du sana. Le maître avait assurément d’autres chats à fouetter car il n’a jamais répondu à ma requête.
Oui, c’est bien inconsciemment que je me suis inspiré du vers de Garcia Lorca à propos de l’image des « cuisses qui fuyaient comme deux truites vives » au lieu de « qui s’enfuyaient sous moi comme des truites effrayées », dans son poème La Femme adultère. C’est moi-même qui dénonce dans mon livre ce « monstrueux plagiat ».
Non je n’ai pas enregistré récemment la chanson Le Grand Vicaire que Brassens avait « coupée et adaptée ». Je n’ai enregistré que la version traditionnelle, adaptée par moi. Lorsque l’on écrit à la légère de si lourdes accusations, il faut s’apprêter à « rendre des comptes ». Il vous faudra bientôt justifier point par point toutes ces insanités tenues à mon propos. Ma chère petite journaliste, pourquoi ces insultes, ces propos diffamatoires, ces mensonges?
Au contraire de vos dires, je n’ai jamais « attaqué », ni démoli Brassens. Dans A Cappella, j’ai simplement dit la vérité. J’ai crié merci à tous ceux qui m’ont aidé sur ma route. Lucien Morisse en tête, ainsi que tous ceux qui sont venus chanter pour moi à l’Olympia et qui m’ont en quelque sorte sauvé la vie. Georges, que j’avais pris pour un ami, n’était pas de ceux-là. Est-ce outrageant que de l’avoir dit? Je suis ingrat, direz-vous? Je ne crois pas. Ce qui est sûr, c’est que j’étais déçu, voilà la vérité. J’aime profondément et depuis toujours ce qu’a écrit Georges. Je ne l’ai jamais pillé: je suis un homme honnête et j’ai toujours bu dans ma tasse.
En conclusion, vous m’avez dans votre petit poulet traité de menteur, de faussaire, d’imposteur, de pillard d’oeuvres! Je sens que cela vous rendrait heureuse si vous parveniez à « discréditer le chanteur » et l’homme. Eh bien, je ne vous laisserai pas ce plaisir…
Je me ferai une joie, en revanche, d’en référer à une mignonne dont j’ai vanté maintes fois les vertus dans mes couplets et défendu la cause bec et ongles contre ceux qui bafouent la vérité, l’honneur, la dignité, elle s’appelle la Justice.
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